Hadopi creuse les écarts

Avec le décès de Maurice Druon, sans doute massivement ignoré des jeunes, c’est une page de la culture qui se tourne: la Résistance, les lettres jusqu’à l’Académie, le français parfait… Avec Hadopi (”h’adopté“… ou non), c’est une autre qui cristallise, numérique, avec  une impasse sur la question des ados, des clivages sans doute durables… et plus encore des façons de poser les sujets: ce que l’on nomme “piratage”, ce que l’on nomme “culture”, ce à quoi l’on attribue -ou pas- du sens… Un dernier petit tour.

En voulant protéger la propriété intellectuelle des industries du cinéma et du disque, ainsi que des auteurs, Hadopi change non seulement la donne entre justice, fournisseurs d’accès, internautes, ayants-droit etc… mais pose des valeurs et des repères. La loi Création et Internet, instituant Hadopi, est un texte fondamental au regard de divers grands principes et c’est aussi  sans doute un texte qui donnera le ton sur Internet pour les années à venir. Même s’il est mal, peu ou pas appliqué…

Avec de drôles d’effet entre partisans ou opposants. Typiquement : on peut être pour l’esprit de la loi et contre ses moyens (ou contre cette loi mais contre le téléchargement illégal aussi)… ou même fondamentalement indifférent à une loi qui retarde ou handicape des évolutions inéluctables - en raison de modifications massives de comportements qui sont justement “culturelles” (au sens le plus étendu: changement de civilisation etc).

Bloob a essayé  d’attirer l’attention sur une conséquence négligée : la punition collective (parents en tête pour le plus pénalisant: coupure d’accès dans un cas de télétravail) pour un comportement qui très majoritairement est celui de jeunes adultes et adolescents (qui vivent donc “à la maison”). Le sujet, devenu un feuilleton sur le site, a commencé effectivement par là… dans l’étonnement de ne pas voir abordée cette question essentielle (tout comme celle de la non-répression de l’autre technique d’accès massif aux oeuvres: le streaming).

Les adolescents sont les plus gros “consommateurs” de téléchargement illégal selon les éléments disponibles, et selon toutes vraisemblances (mais il faut noter un remarquable point aveugle des enquêtes qui serait un vrai sujet à lui tout seul). Ils sont au coeur du débat… mais complètement absents, jamais nommés. Curieusement, quand ils apparaissent, le téléchargement illégal disparaît… et des questions stupéfiantes s’y substituent - voir l’article de Bloob sur l’enquête Trend Micro qui déguise les ados en “hackers”.

Dans tous les cas, le délai entre le “rejet surprise” et la nouvelle présentation du texte n’aura pas permis les grands échanges et les levées de malentendu qu’on pouvait en espérer. Lesquels? Des évidences très discutables par exemple.

  • Considérer comme “piratage” des activités sans effraction, ni malveillance, ni profit, qui ne sont pas “barbares” puisque “culturelles”… (ce n’est pas une question de mots mais une question de sens - sinon pourquoi ne pas traiter les téléchargeurs de “terroristes”?)
  • Considérer qu’il y a vases communicants entre les ventes de produits comme les CD et DVD (ou les entrées en cinéma), et cette pratique de téléchargement illégal. C’est très loin d’être sûr. Des supports qui ont perdu de leur attrait, qui sont trop chers, dans un contexte crise qui empire, d’un côté. Des entrées au cinéma qui augmentent de l’autre (et des concerts très fréquentés).

D’autres questions de fond

aussi se sont perdues…

Qu’est-ce que la culture? C’est la première des questions. Considérer que les ventes de produits sont l’étalon de la culture pose une vraie question… oubliée. La réponse ne se formule même plus. Elle est désormais tacite sitôt que l’on parle d’ “exception culturelle”.

Un souci, c’est que pour “exceptionnelle” qu’elle soit… cette culture ne fait pas partie de l’enseignement par exemple. (Même dans ses racines. Le cinéma de Carné, de Renoir? Trenet, Brel, Barbara?  Cela existe-t-il à l’école, au programme?) Est-ce cohérent? Pour souligner “l’exception”, faut-il dire que ce qui est enseigné est, à l’inverse, la “banalité” culturelle?

Revient aussi la question quantité/qualité-durabilité? (Faut-il inventer une culture “durable”? et la mettre face à une culture consommable?)

Il y a 30 ou 35 ans, tout le monde aurait ri (à s’en étouffer?) devant la position actuelle, consensuelle. Portée à l’extrême, elle signifie que Guy Lux et le Hit-Parade des années 70 sont les enfants de Malraux, la fibre du caractère national, l’identité spirituelle partagée… Par boutade, pour changer, on devrait peut-être dire aujourd’hui “le XXIè siècle sera culturellement lucratif ou ne sera pas“… ou bien opter pour “la culture, c’est ce qui reste quand on n’achète plus rien“?

Maurice Druon, co-auteur du Chant des Partisans, académicien, homme de lettres (et non de comptabilité sans doute) vient de mourir… peut-être est-ce vraiment la fin d’un monde, celui du “Roman national” comme titrait le Figaro rappelant la phrase des Frères Goncourt qu’il avait choisie, en tête du premier volume des Rois maudits :  “l’histoire est un roman qui a été”. La culture sera-t-elle à son tour un box-office qui a été… Maurice Druon a été ministre des Affaires culturelles en 1973-74.

Partager, est-ce la culture?

Et surgissent les questions du partage, de l’accès et du cadeau, de la confrontation d’expérience et de l’enrichissement mutuel à découvrir… (De l’intégration et de l’assimilation aussi bien…  avec quoi? comment? par quelle âme partagée?) Valeurs culturelles promises à grand écart.

Pour mémoire, Internet - en particulier les liens cliquables d’interconnexion - est né, s’est développé, existe… par la nature d’une bibliothèque universelle. Par caricature outrancière, qu’il vaille mieux la brûler que l’organiser étonne. Il y a bien une crise culturelle. Parce que “partager”, c’est la culture? Elle n’est pas facile à caractériser cette crise… c’était le sens de cette revue de presse sur la “mal-culture“, reproche réciproque possible d’un camp à l’autre, pas si bien définis d’ailleurs.

Des écarts qui se creusent

D’autres aspects encore? Il y en a tellement…

  • celui des générations revient, évidemment. Les députés ont 60 ans en moyenne. Les téléchargeurs, peut-être 18 ou 20 ans.
  • celui des médias : presse écrite et télé ont choisi un camp implicitement dans la polémique : sans doute pour les mêmes raisons de fond - clivage culturel / décalage / antagonisme de nature - mais aussi sans doute pour lutter contre leur propre obsolescence: demain, l’idée que l’on compense un marché mort peut leur être utile, sinon vitale. (Ca ne va déjà pas si bien… et  il n’y a aucune raison vraisemblable pour le moment que cela aille mieux pour les médias traditionnels, autant leur modèle culturel qu’économique).

Quelle distance encore entre les cris de victoire sur Internet après le “rejet surprise” et le traitement presque uniquement politicien, désormais, de ses suites. Décalage. Décalages. Et celui-ci encore… Massivement, et personne ne semble vouloir en parler, les arts d’industrie musicale s’essouflent à trouver des publics massifs : les émissions de variété subsistant à la télé sont… des karaokés, radio-crochets, des juke-box à base de compilation comme “Les années ceci“, “Les plus grands celà“… Et voila qu’agonise la Star Academy. Il y a pourtant une vraie créativité actuellement. Et s’il n’y en avait pas… quel serait le sens de tout cela?

Si la culture a un quelconque rapport avec les références partagées, en voici une, pas très up to date sans doute… mais qui fut principe jusqu’aux obsèques nationales : “On a renoncé à me demander l’autorisation de dire mes Oeuvres sur les théâtres. On les dit partout sans me demander la permission. On a raison. Ce que j’écris n’est pas à moi. Je suis une chose publique.”

D.B. - Une fois n’est pas coutume. Une petite revue de Bloob, en somme!

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