Deux étudiants piègent Paris-Match à ses propres clichés

Deux étudiants des Arts déco de Strasbourg ont décroché le Grand Prix Paris Match 2009, pour un photoreportage monté de toutes pièces. Un bidonnage habile  publié avec les honneurs dans l’édition de 25 avril, du magazine. En réalité, un vrai travail artistique réalisé avec l’accord de leurs professeurs, après analyse du genre et rencontres de professionnels.

Ce vrai pied-de-nez à l’hebdo du “poids des mots” et  du “choc des photos” ne fait qu’un seul vrai perdant: ni le journalisme, ni Paris-Match (qui en ont vu d’autres,) mais  plutôt le thème  traité, celui de la précarité étudiante, qui du coup passe en retrait… voire est discrédité à courte vue.

Dans une formule à demi ironique, les mystificateurs expliquent sur Le Monde: “Le sujet est bien réel. Mais on a poussé jusqu’au bout les clichés.” Effectivement… On peut d’ailleurs toujours voir le travail ici. Habile… Et plus encore pour les légendes savamment dosées, jusqu’au racolage :

- “Quand j’ai vu par hasard une de mes élèves faire le trottoir, j’ai eu un choc” - Pierre, membre du corps enseignant - complétée de “Pour pouvoir étudier le jour, je me sers de mon c… la nuit” - Emma, 23 ans, Master de Philosophie.

Un reportage, où l’on fouille aussi dans les poubelles, où l’on vit à la bougie dans les lieux désaffectés, où l’on improvise solidairement l’arrivée d’un bébé…

Atteinte au journalisme

et retour aux banalités?

Le trait était vraiment forcé, et cela passe… Pour l’anecdote, sur certaines photos, on posait avec Rémi. Dans l’amphi, l’étudiant qui dort, c’est moi par exemple,” raconte l’un des deux protagonistes sur 20Mn. Objectifs? Souligner le caractère “outrancier et misérabiliste” des reportages retenus par Paris Match et interroger “les mécanismes de fabrication de l’info, de l’image“… Pour ces deux aspects, c’est chose faite. En revanche, pour ce qui est d’attirer l’attention sur la misère étudiante (”car sans image, les faits n’existent pas“)… cela se révèlera sans doute contreproductif.

La meilleure preuve, Claude Soula, “spécialiste es média” du Nouvel Obs  en vient à minimiser tout ce qu’ils voulaient dénoncer dans leur profession de foi (reproduite sur le site Photographie.com): cette “dure réalité” de la “précarité étudiante“.  Gommant les vérités illustrées par l’excès, l’analyste y substitue d’autres réalités celles-ci banales et sans contestation: “locaux délabrés“, “perspectives de job compliquées“, “profs pas assez nombreux“…

Au final (et là, on croit rêver!), pour Claude Soula, cette “action idiote” est une atteinte au “journalisme à la française“! Ceci, tout en reconnaissant… qu’ “il n’y a aucune différence entre leur mise en scène, et les soit disant vraies photos publiées dans Match et consorts (étaient elles fausses aussi?)”

A lire pour faire contrepoids, le son de cloche diamétralement opposé d’André Gunthert de l’EHSS dans son billet  “Un fautoreportage qui dit vrai“. L’universitaire y décerne au nom du Lhivicles palmes avec félicitations du jury” pour l’humour, l’inventivité et surtout une démonstration “impeccable“, “critique en acte du photojournalisme“. (Ici, rien n’est plus idiot, tout devient intelligence et brio… mais le thème initial disparaît tout autant.)

Paris Match, discret

mais bon joueur

En attendant sur le site Paris-Match, la mise au point sur le concours se fait discrète, plus que sobrement titrée “Le Grand Prix Paris Match du Photoreportage Etudiant 2009“.  N’empêche, l’article se hisse à la troisième place des plus lus!

Le choc des photos s’évanouit (pas d’illustration) et le poids des mots se taille à même la note de service quand il s’agit de revenir sur ce bidonnage réalisé par les deux étudiants de l’Ecole Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg:

la «mise en scène photographique» qu’ils avouent avoir faite à l’insu des organisateurs, lors de la remise des prix en public, pour illustrer avec «des personnages fictifs» la réalité des difficultés que connaissent aujourd’hui certains étudiants, les éloigne du règlement du Grand Prix Paris Match du Photoreportage Etudiant (article 7) et de la philosophie que défend le magazine depuis 60 ans.

Allez, la maison n’est pas si rancunière. Si le trophée du Grand Prix est annulé (et augmentera la dotation 2010), la bourse de 5.000 € pour l’Ecole Supérieure des Arts Décoratifs est maintenue afin de “participer ainsi aux soutiens nécessaires en faveur de ceux dont ils ont voulu raconter la vie.” Beau geste.

D.B.
  • Le reportage primé par Paris Match
  • Sur Le MondeDeux étudiants en arts déco mystifient “Paris Match

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